La question que peu de dirigeants posent à voix haute, et qu'aucun collaborateur n'ose poser du tout. Réponse honnête, sans catastrophisme ni langue de bois.
Par Emmanuel Derrien — 2026-07-27
Il existe deux réponses toutes faites à cette question, et elles sont aussi malhonnêtes l'une que l'autre.
La première : « l'intelligence artificielle ne remplacera jamais l'humain ». C'est rassurant, ça ne mange pas de pain, et ça n'aide personne à se préparer.
La seconde : « la moitié des emplois vont disparaître ». C'est spectaculaire, ça circule très bien, et ça repose sur des chiffres que personne n'est capable de sourcer.
Je vais essayer de faire autrement.
Un emploi n'est pas un bloc. C'est un assemblage de tâches, dont certaines demandent du jugement, de la relation, de la connaissance du terrain, et dont d'autres sont de l'exécution répétitive.
Ce sont ces dernières qui se réduisent, et parfois très vite. La saisie, la mise en forme, la recherche d'information dans des documents, la première version d'un texte, la synthèse d'une réunion.
Rares sont les postes composés uniquement de ces tâches-là. Mais ils existent, et il serait indigne de prétendre le contraire pour se rassurer.
Ce qui se passe est moins une disparition qu'un déplacement. Ce qui relevait de la production perd du poids. Ce qui relève du jugement, de la relation et de la connaissance des processus en gagne.
Un exemple parlant. Autrefois, savoir rédiger proprement une note était une compétence distinctive. Aujourd'hui, la machine produit une note correcte en trente secondes. En revanche, savoir quelle note il faut écrire, à qui, à quel moment, et ce qu'il ne faut surtout pas y mettre : cette compétence-là devient centrale.
La valeur ajoutée n'est plus le comment. C'est la réflexion en amont sur ce que l'on veut faire.
Voici l'observation qui surprend le plus les dirigeants à qui j'en parle, et j'assume de la porter même si elle va contre le discours ambiant.
On a longtemps dit que la technologie favoriserait les jeunes. Sur ce sujet, ce n'est pas ce que j'observe.
Celui qui connaît les processus de l'entreprise depuis quinze ans sait immédiatement où placer l'outil, ce qui va coincer, et quelle réponse de la machine est aberrante. Celui qui arrive et maîtrise l'outil sans connaître le métier produit vite, mais produit parfois à côté.
La compétence rare n'est pas de savoir se servir de l'outil. Elle est de savoir où le mettre. Et ça, ça s'acquiert avec le temps.
Je nuance, parce que la nuance est nécessaire : cela suppose que les personnes expérimentées acceptent d'apprendre l'outil. Celles qui refusent en bloc se mettent en difficulté réelle. Ce n'est pas l'âge qui protège, c'est la connaissance du métier plus la volonté d'apprendre.
Quatre choses, et l'intelligence artificielle n'en concerne qu'une seule.
Connaître ses processus, c'est-à-dire savoir comment le travail circule réellement dans son entreprise. C'est le pilier le plus sous-estimé.
Savoir se servir de l'intelligence artificielle : au minimum formuler une demande précise sur deux ou trois outils différents, idéalement construire un assistant.
La qualité relationnelle : écouter, comprendre un désaccord, désamorcer un conflit, sentir qu'un client hésite. La machine n'y est pas, et elle n'y sera pas de sitôt.
La capacité à changer : apprendre vite, et désapprendre aussi vite. C'est inconfortable, et c'est devenu la compétence centrale.
Parlez-en avant qu'on vous en parle. Le silence sur ce sujet ne rassure personne, il laisse simplement chacun imaginer le pire dans son coin.
Soyez précis plutôt que rassurant. Dire « il n'y aura aucune conséquence » ne sera pas cru, et à raison. Dire « voici les tâches qui vont changer, voici ce que nous allons faire du temps libéré, voici ce que nous attendons de vous » est infiniment plus solide.
Et écoutez la raison des refus avant de vouloir les lever. Derrière un refus, il y a presque toujours une crainte pour son poste, ou le sentiment qu'on va déprécier un savoir-faire construit en vingt ans. Ces craintes méritent une réponse honnête, pas un discours d'enthousiasme.
Personne ne sait à quoi ressembleront les deux ou trois prochaines années, y compris ceux qui l'affirment avec beaucoup d'assurance.
Moi-même, je suis encore surpris chaque semaine par ce que ces outils savent faire, et parfois par ce qu'ils ne savent toujours pas faire. Je me garderai donc bien de vous donner un calendrier.
Ce dont je suis sûr, c'est que l'écart se creuse entre ceux qui s'en servent et ceux qui attendent. Et que cet écart-là, lui, est déjà mesurable.